« Nous sommes passés de l’ère du collectif à une forme de « tribalisation » des pratiques . »

Fanny Didierjean, professeur de déontologie et d’analyse des médias, nous explique comment l’hyper-spécialisation favorise l’émergence de l’eSport et du live stream au dépend de la télévision traditionnelle.

cropped-e-gen2.jpg : Comment définissez-vous un média de masse ?

Fanny Didierjean :

Le média de masse c’est un émetteur pour une infinité de récepteur. C’est l’idée qu’il existe une multitude gens disponibles et exposés, en même temps au même message. C’est cette simultanéité qui a fait la force de la télévision notamment avec sa capacité a enregistrer des programmes. Nous étions alors complétement dépendant de la programmation de la télévision.

Aujourd’hui le média de masse télévisuel est en perdition pour différentes raisons de concurrences, les jeunes s’en désintéressent davantage pour aller vers la logique du « Self Mass Media ». Nous sommes passés d’une logique de menu à la carte. Avant on vous imposait une programmation alors qu’aujourd’hui on est dans une logique de la demande. Depuis les années 80 on est dans une spirale d’hyper-spécialisation et de segmentation. Chacun se retrouve plutôt par tribu. On le voit aussi avec l’émergence des réseaux sociaux. Chacun se concentre sur une passion avec d’autres qui partage la même passion. On est plus dans la logique du média de masse, on est dans la logique d’engouement collectif.

cropped-e-gen2.jpg : D’où vient cette notion ?

F.D :

Ce terme est apparu dans les années 20 aux États-Unis. Un média c’est un vecteur de communication entre un émetteur et un récepteur, qui utilise un support particulier et qui adapte son message.

Il y a donc un aspect économique mais aussi technologique. La télévision, média de masse par excellence, a modifié en profondeur tous les champs de notre vie qu’ils soient culturel, politique, peut être infiniment plus que la radio en raison de l’image qu’elle donne à voir.

 

cropped-e-gen2.jpg : La large diffusion de la fibre, puis la création d’une plateforme comme Twitch (15 millions spectateurs /mois) a permis à des influenceurs et a des streameurs d’avoir des audiences énormes. Le live stream peut-il être considéré comme un nouveau média de masse ?

F.D :

Cela reste un média spécialisé, qui cible son public et le public se ressemble par des caractéristiques d’adhésion communes. J’en reviens à la définition du média de masse, c’est-à-dire cette capacité à pouvoir décliner différents types d’informations. A partir du moment où l’on rentre dans une définition précise de diffusion, nous sommes dans l’hyper-spécialisation c’est-à-dire le contraire. Nous sommes passés de l’ère du collectif à une forme de « tribalisation » des pratiques.

 

cropped-e-gen2.jpg : Considérez-vous la télévision, qui est le média de masse par excellence, comme un média d’information ou de divertissement ?

F.D :

Il est plutôt devenu un média de divertissement. Le problème qu’il faut pointer c’est le financement. Qui dit financement dit pub, et qui dit pub dit une télévision qui se préoccupe de son audience.

C’est la notion « d’entertainment », il ne faut surtout pas que le téléspectateur zappe ou se lasse. A l’exception faite de quelques émissions de qualité, et bien la télévision cherche surtout à garder ses parts de marché. L’illustration la plus parfaite est sans doute celle de  TF1 qui pendant des années après sa privatisation, a été leader de la télévision au niveau européen en terme d’audience, puis qui a dû partager ses audiences, d’abord avec la TNT, et aujourd’hui avec un abandon de la pratique par les jeunes générations.

 

cropped-e-gen2.jpg : Comment expliquez-vous le fait que de moins en moins de gens s’y intéressent ?

F.D :

D’abord nous sommes entrés dans une ère de multiplicité d’offres, il y a un tas d’autres supports, qui sont beaucoup plus individuels et qui plaisent mieux. Nous ne sommes plus obligés d’être devant notre téléviseur à l’heure dite. La télévision que l’on appelait « la folle du logis » car elle accaparait tout, est aujourd’hui un média parmi d’autres.

Cependant les médias historiques sont encore ceux qui certifient l’information.  Les réseaux sociaux ont tout court-circuité. Nous sommes passés de la pénurie de programme à une pléthore d’offres, et nous arrivons à une troisième étape : la fin de la fascination pour la télévision, avec des rapports aux médias plus individuels et déconnectés de la programmation que vous imposait le média.

Je pense qu’il en est fini de l’ère du Mass Media et de sa façon de réunir des gens devant un même programme. Dans cette période morcelée où chacun se concentre sur ce qu’il aime, il n’y a plus de capacité de grand rassemblement comme cela.

Nous sommes aujourd’hui dans une société de « Self Mass Media ». L’individu est central, et les datas à son sujet sont fortement recherchées afin de ne plus lui proposer un média de masse mais un média spécifique.

cropped-e-gen2.jpg : Eric Dieulangard (directeur de Millénium.org) m’expliquait que pour lui il s’agissait d’un conflit identitaire, avec une génération qui rejette l’incarnation du 20es au travers de la télévision, et qui se veut plus un choix sur ce qu’elle regarde, qu’en pensez-vous ?

F.D :

C’est effectivement un média générationnel. Il y a cette fameuse génération des années 2000 « les millennials», née avec l’arrivée de l’internet haut débit dont les comportements sont fortement étudiés. C’est l’ère de la vidéo et d’une représentation de soi dans le groupe. Nous en revenons donc au tribalisme.

 

cropped-e-gen2.jpg : Comment pensez-vous que la presse traditionnelle devrait s’adapter aux nouveaux moyens de diffusion tels que le live stream ou les réseaux sociaux ?

F.D :

Aujourd’hui nous avons besoin de hiérarchiser à nouveau l’information et d’éduquer au média. C’est l’idée du rétro journalisme c’est à dire prendre le contre-pied de cette actualité qui va trop vite et que l’on doit tout le temps traiter dans le direct, pour aller vers une réflexion, une analyse.

Je pense que c’est cela qui est intéressant dans le journalisme et dans sa profession, c’est qu’elle a toujours évolué au gré des innovations technologiques, l’obligeant à s’y adapter. Car le journalisme et la technique de diffusion sont imbriqués.

Aujourd’hui l’enjeu est donc de comprendre ces nouveaux outils mais ne pas oublier la vocation de la presse et le rôle des journalistes d’informer en toute objectivité. Quitter l’instant pour retrouver du sens.

Aujourd’hui la polémique est supérieure au débat d’idée et il ne faut pas perdre de vue ce qu’est l’information, elle est à transformer, il n’y a pas d’information neutre.

 

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