« Il y a un lien évident entre le déclin de la télévision et la capacité que l’on a aujourd’hui à regarder du contenu d’une autre manière. »

A l’abri des regards indiscrets dans le « Meltdown Esports Bar » non loin du métro Bastille, Mathieu Fichot, qui a connu à peu de chose près tous les métiers du eSport, porte son regard bleu azure sur le microcosme du jeu vidéo compétitif.

 

 

cropped-e-gen2.jpg : Peux-tu me décrire ton parcours dans l’eSport (depuis 2012) ?

Mathieu Fichot :

J’ai d’abord fait partie de la rédaction d’un site qui s’appelait eSport France qui a été racheté par Oxent (société organisatrice de tournois de jeu vidéo avec l’ESWC et spécialisée dans le développement de technologies de tournois de jeux vidéo avec Toornament), j’ai fait de la couverture d’évènements, des articles, des interviews… J’ai toujours aimé écrire. J’ai couvert la PGW 2012 (Paris Games Week, salon dédié au jeu vidéo), la ESWC (compétition d’eSport mondiale).

Je suis ensuite entré dans l’équipe FDK (Les Fils de Korhal) qui avait quelques grands joueurs à l’époque. Puis j’ai quitté la FDK pour me lancer dans la rédaction chez O’Gaming (Principal diffuseur français de compétitions esportives et organisateur d’événements). A cette époque peu de gens écrivaient sur « Hearthstone » (jeu de cartes à collectionner en ligne) hormis Millénium, et O’Gaming avait la première chaîne Hearthstone qui était très suivie. Je faisais en plus une émission par semaine tous les mardis.

En 2014 j’ai commencé à streamer chez O’Gaming. En 2015 j’ai fait du commentaire de compétition, nous avons aussi fait notre propre compétition qui s’appelait « Road ta Titans ». Toujours en 2015 j’ai été Team Manager chez Method (équipe internationale) mais c’était pas trop fait pour moi. J’avais les mains liées à cause du budget. Je les ai quittés en septembre 2015, nous avons fait le « Road ta Titans » 2016 puis j’ai quitté O’Gaming faute de temps.

Après cela on m’a proposé d’écrire pour un magazine papier qui s’appelait « le journal de l’eSport » (en 2016), édité par Omaké Books. J’y ai fait des dossiers notamment.

J’ai toujours préféré faire des formats plus fouillés que de la news. La news cela ne m’intéresse pas. Ce que j’aime, c’est répondre à des problématiques. C’est ce que j’essaie de faire sur mon blog ESPORT1  (encore aujourd’hui).  Ce que les gens attendent c’est de la qualité, qu’on les questionne. Tant que je ne suis pas satisfait de mon article je ne le sors pas, je veux quelque chose de 100 % qualitatif, cela prend le temps qu’il faut. Par exemple, en ce moment je réfléchis à la thématique du racisme sur Twitch et dans l’eSport. C’est un sujet long, compliqué, qui est intéressant mais il faut prendre le temps de le traiter correctement. Pour nous il va de soi que l’eSport n’est pas forcément politique car on ne voit que la compétition mais tout ce qui est social est politique.

Faire de la news tout le monde peut le faire mais des gens qui recherchent la qualité c’est plus rare, c’est d’ailleurs ce vers quoi s’oriente Millenium et je trouve cela très bien. Ils se mettent à travailler avec Nicolas Besombes. Je pense qu’il nous faut des gens qui repensent la manière d’écrire l’eSport . On a tendance à dire que le journalisme ne passe plus que par la vidéo type « brut », je ne suis pas forcément d’accord. Le format vidéo est aujourd’hui très présent mais l’écriture a encore sa place.

Pour revenir à l’eSport, il s’agit d’une discipline encore jeune, sa reconnaissance est très récente notamment avec l’arrivée de Webedia (premier groupe internet Français dédié aux thématiques du loisir et du divertissement). La France a un historique de « Lan » qui est réel mais cela s’est accéléré depuis deux ans. Les gens n’ont pas encore réalisé à quel point cela peut avoir du potentiel. Par exemple, l’arrivée du PSG a été quelque chose de vraiment nouveau. Il y a eu un boom du eSport, je ne parle pas que d’audiences, mais certains se sont dit : « nous on va investir dedans ».

 

cropped-e-gen2.jpg : Depuis plusieurs années la TV perd des audiences (hors manifestations sportives), tandis que dans le même temps l’eSport en gagne. Existe-t-il une corrélation ?

M.F :

Oui il y a un changement des habitudes. Il y a de nouveaux formats et on ne consomme plus la vidéo comme on pouvait le faire avant. Aujourd’hui tu peux regarder un stream dans le train. La capacité à consommer du contenu vidéo, aussi bien stream que VOD, est beaucoup plus intéressante. Tu peux regarder ce que tu veux alors qu’avant on t’imposait un programme. Il y a un maintenant un choix incroyable. Sur Internet tu peux regarder à peu près ce que tu veux. En plus nous sommes une génération qui est très sur Internet et sur les réseaux sociaux, particulièrement dans le « gaming ». Il a également une capacité de commenter ce que l’on voit. Twitch il y a le « chat » et c’est peut-être ce qui l’a sauvé par rapport à un Dailymotion (qui proposait du stream). La capacité d’interaction et d’avoir l’impression d’être proche de quelqu’un sont très importantes. Twitch est fait pour les streameurs solo. Tout un tas de streameurs réussissent grâce à cela. Quand tu réussis à te « stariser » tu as tout gagné.

Toujours est-il qu’il y a un lien évident entre le déclin de la télévision et la capacité que l’on a aujourd’hui à regarder du contenu d’une autre manière. Nous sommes une génération qui s’est un peu construite en opposition par rapport aux vieux usages dont la télévision fait partie. A la différence de la télévision, nous sommes multitâches (chat, jeu, communication sur les réseaux sociaux).

cropped-e-gen2.jpg : Eric Dieulangard m’expliquait que pour lui la télévision et les pratiques de diffusion « eSportives » (comme le live streaming) allaient vers un « merg » (fusion). Qu’en penses-tu ?

M.F :

Il n’a pas tort puisque la télé a une expérience dans la production et la captation d’audience. Le problème c’est que la télé est rigide dans ses usages. Alors que la Web TV et Twitch sont plus souples, avec une qualité de réaction à l’actualité plus forte, ainsi qu’une capacité à mettre les nouvelles technologies en avant aussi.

Cependant la télévision n’est pas encore terminée, mais je pense que pour l’instant elle a sous-estimé les capacités d’internet.

cropped-e-gen2.jpg : Millenium a engagé des gens de la télévision pour profiter de leurs savoir-faire ? La télévision pourrait-elle engager des connaisseurs du milieu eSport pour favoriser cette évolution ?

M.F :

Elle aurait tout à y gagner. Mais l’eSport est une niche et a grandi en tant que tel, avec ses codes. Pour être caricatural, la télé est très sérieuse alors que l’eSport est très « trollesque » (crée artificiellement une controverse). Ajouter un côté très sérieux et cadré à l’eSport, cela a été tenté (avec PVP live), mais les gens n’ont pas compris. Ils n’étaient pas prêts à voir cela. Cela enlève le côté communautaire. L’eSport est très « Par nous, pour nous ». Les amateurs auraient l’impression de se voir déposséder de ce qu’ils aiment.

 

cropped-e-gen2.jpg : « Hicks » (Théophile Dupont, de la team Millénium) regrettait qu’en France l’eSport soit peu présent dans la presse traditionnelle à la différence de nombreux pays dans le monde comme les États-Unis . Qu’en penses-tu ?

M.F :

 ESPN a diffusé la finale d’ »Heroes of the Dorm » (équivalent de championnat amateur) mais il y a une grande culture locale et universitaire aux États-Unis. Et puis c’était accompagné par Blizzard (société américaine de développement et d’édition de jeux vidéo) qui connait les codes de sa communauté. Je ne suis pas sûr que la télévision en France sache qui sont les amateurs d’eSport.

A une époque la télévision suédoise diffusait les finales de « Starcraft » (jeu de stratégie) et c’était géré par les équipes de Dreamhack (LAN-party suédoise biannuel) qui ont de l’expérience dans le domaine.

Pour moi si fusion il y a, cela va mettre du temps.

 

cropped-e-gen2.jpg : Certains médias comme Canal avec le Canal Esport Club ou L’Equipe intègre l’eSport à leurs programmes, est-ce un pas en avant ?

M.F :

Qu’est-ce que l’on montre de l’eSport ? Un magazine type Canal Esport Club ? Est-ce que l’on diffuse des compétitions ? Si oui lesquelles ? Par exemple les gens vous avoir du mal à regarder du Counter Strike (jeu de tir qui oppose terroristes contre anti-terroristes) à la télévision dans le contexte actuel.

Malheureusement Fifa (simulation de football) est le meilleur ambassadeur, car cela ressemble au football et donc tout le monde connait les codes. Pourtant c’est pas la discipline la plus populaire. Mais « L’Equipe » le fait et le fait très bien. Ils en ont la capacité car c’est une institution d’un point de vue sportif. Donc si eux montrent la voie il y a des chances que d’autres rédactions petit à petit s’y mettent. Il y a Le Monde avec « Pixels« , plutôt sur le Gaming, qui le fait également.

 

cropped-e-gen2.jpg : Certains intègrent l’eSport et d’autres s’en moquent, comme en 2014 pendant l’émission du Grand Journal de Canal+, Mathilde Serrell et Antoine de Caunes s’étaient moqués de Twitch et du stream. Qu’est-ce que cela traduit ?

M.F :

Je pense que ce que cela traduit c’est que nous sommes dans une période transitoire. Personne n’est obligé d’aimer l’eSport mais ce qu’il faut comprendre c’est que c’est là. Mine de rien être en phase avec l’actualité ne veut pas toujours dire  que l’on est en phase avec l’ère du temps. L’actualité c’est dans l’instant alors que l’ère du temps c’est aussi prendre du recul.

Le jeu vidéo est aujourd’hui un vrai média et on doit y faire attention. Il a eu mauvaise presse pendant longtemps mais il est devenu difficile de passer à côté.

 

cropped-e-gen2.jpg : Les géants du Web, les médias et les sponsors s’y intéressent fortement et investissent massivement. Le jeu vidéo est-il devenu l’un des vecteurs de communication les plus puissants, au moins auprès des audiences du futur (- 35 ans) ?

M.F :

Je pense effectivement qu’il y a une capacité de relai d’information pour des grandes marques qui investissent de plus en plus, puisqu’il y a une audience qui est qualifiée (on sait à qui l’on parle). Après, n’importe quelle marque ne peut pas s’insérer dans l’eSport et surtout pas n’importe comment.

 

 

 

 

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