« Nous nous dirigeons vers une fusion des moyens de diffusion. »

Eric Dieulangard, désormais directeur de Millénuim.org (site référent du eSport en France) chez Webedia, fait à tout juste 35 ans partie des pionniers du eSport. Il connait « les anciens » selon ses mots. E-Gen l’interroge sur le chassé-croisé entre une télévision délaissée par les jeunes, et un secteur du eSport en croissance constante. Rencontre avec l’ex capitaine de l’équipe de France de Warcraft III.

cropped-e-gen2.jpg : Depuis quand êtes-vous dans le monde de l’eSport ?

Eric Dieulangard :

Quasiment depuis le tout début. J’ai commencé les compétitions dans les cybercafés à 14 ans (aujourd’hui 35). Avec l’arrivée de « Counter Strike », j’ai fait mes premières compétitions sérieuses dans les années 2000/2001. J’ai ensuite eu une carrière de joueur professionnel entre 2002 et 2004 sur Warcraft III.

Je n’avais pas fait de l’eSport une cible prioritaire de ma vie. Il s’agissait d’un point de ma vie très sympa quand j’étais jeune, mais j’ai ensuite essayé de voguer vers d’autres horizons.

J’ai fait des études en école de commerce et en informatique, puis j’ai enchaîné plusieurs jobs. Mais je m’ennuyais très vite, je retrouvais sans cesse les mêmes schémas.

Il y a deux ans et demi j’étais au chômage. J’ai alors repris contact avec la scène eSport en tant que bénévole. Les choses se sont accélérées par la suite. Ce que j’aime dans l’eSport, c’est que l’aventure change quasiment tous les mois, tous les ans… Le marché est en expansion et on a pas le temps de s’ennuyer. On est dans une adrénaline constante, on se réinvente, on cherche les codes de demain et les façons de diffuser l’information dans le futur. Nous ne sommes pas dans un métier établi depuis 50 ans.

En arrivant ici (il montre ses bureaux), j’ai commencé un nouveau métier. J’étais directeur des Web TV, puis directeur des tournois, et enfin directeur de Millenium.org. A chaque fois de nouveaux challenges et de nouvelles missions se sont présentés à moi. Je me suis rendu compte que j’étais dans un univers qui n’est jamais figé. Maintenant je peux le dire : je suis à ma place.

cropped-e-gen2.jpg : Comment expliquez l’explosion des audiences liées au eSport ?

E.D :

Tout d’abord il y a un facteur technologique. Pour avoir des audiences il faut des gens qui regarde. Pour que ces gens puissent regarder il faut deux choses : la plateforme sur laquelle ils vont regarder, et  la connexion internet suffisante.

L’arrivée de la fibre a énormément changer les choses. Il y a a cinq/six ans le consommation était essentiellement via des VOD (Youtube ou Dailymotion), c’était l’époque de Pomf Et Thud par exemple. Avec des « channels » qui sont devenus très gros à cette époque là.

Et puis la fibre est arrivée, Twitch est apparu, et les gens ont commencé à pouvoir « streamer » en temps réel de chez eux. Cela a été une révolution car cela a permis à tout un chacun de streamer de façon professionnelle. Cela ouvre des possibilités.

En cumulé aujourd’hui les plus grosses audiences ce sont les influenceurs. Ce sont des « DominGo », »ZeratoR », « Ninja » aux États-Unis … La plupart du temps ils se streament chez eux en train de jouer et de délirer sur leur pc.

cropped-e-gen2.jpg : L’eSport est-il un symbole du gouffre générationnel causé par le digital ?

E.D :

L’eSport est l’un des emblèmes de la déconnexion des générations mais comme l’est l’informatique en général. Les nouvelles technologies ont déconnecté les générations de nos grand-parents des nôtres, et nos parents sont au milieu.

cropped-e-gen2.jpg : Que vous évoque le prix du rachat de Twitch en 2014 par Amazon (970 millions de dollars) ?

E.D :

À cette époque-là, il n’y avait pas beaucoup de concurrents à Twitch, maintenant rien ne disait qu’un concurrent ne pouvait pas racheter le marché. Pendant un temps nous nous sommes dit que YouTube avec « Youtube live » allait chercher à le faire. Nous n’avons n’a pas trop compris leur stratégie, ils ont mis en place des choses très bien mais ils n’ont pas acheté le marché alors qu’ils auraient pu.

Donc oui un milliard c’est cher, mais maintenant que l’on s’aperçoit que Twitch n’a toujours pas de concurrent ça a l’air d’être un coup gagnant.

cropped-e-gen2.jpg : Qu’est-ce qui fait la force du stream ?

E.D :

Ce qui révolutionne le business c’est que de plus en plus de monde ait accès à la fibre, donc il est devenu instantané de consommer du stream. C’est aussi très facile de streamer soit même, donc il y a plus d’offre, plus de talents qui se crée, plus de public.

C’est aussi un conflit identitaire, les nouvelles générations rejettent la télévision et l’incarnation du 20ème siècle.

Enfin, un stream est spécialisé, il a un style, une patte, …

cropped-e-gen2.jpg : Le succès rencontré par une plateforme comme Twitch doit-il inspirer le futur de la télévision et donc l’obliger à se réinventer ?

E.D :

C’est ce qu’il se passe en ce moment. Notamment avec Es1, où des programmes d’eSport sont diffusés sur une chaîne câblée qui a embarqué sur les boxes.

Il y a eu aussi du sport électronique à la télévision avec le « Canal Esport Club » et le « beIN eSports « , mais cela reste très anecdotique pour l’instant.  Il y a encore bonne dizaine d’année avec que le gros de la cible commercial des chaines traditionnelles disparaisse.

Le haut de la génération connectée a 35 ans. La télévision ne pourra plus passer à côté, puisqu’elle aura de moins en moins son audience traditionnelle. Elle évoluera d’elle-même car les audiences disponibles voudront autres choses.

Maintenant, je ne crois pas que que la télévision disparaisse. Je pense qu’elle a beaucoup à apporter au stream. Elle apporte un savoir-faire en terme qualitatif dans la production d’évènements, des méthode de travail,… Nous avons par exemple recruté des gens qui viennent de la télévision dans nos équipes, et la qualité de production de nos événement de stream s’est très fortement améliorée. Ils nous ont apporté une rigueur, une méthodologie, des compétences-métier qui n’existent pas chez les autodidactes du stream.

Après il y a une question technologique, est-ce que demain on ne consommera pas uniquement de la télévision sur internet ? Dans ce cas, n’aura-t-on pas déjà réussi le « merg » (fusion) ? La terminologie va changer, certains diront encore la télévision, d’autres l’e-TV, le stream ou la box-TV … Mais nous nous dirigeons vers un « merg », une fusion des moyens de diffusion.

cropped-e-gen2.jpg : Quel regard portez-vous sur la volonté d’intégrer l’eSport à des chaines qui n’ont pas le jeu vidéo pour spécialité comme L’équipe, Canal+ , beIN, Tf1 ou encore M6 ?

E.D :

Je pense que ces chaînes seraient contentes d’avoir des succès d’audience, mais ce n’est pas forcément le cas. Je pense que l’intérêt est avant tout une question de placement. Les chaînes traditionnelles sont conscientes de leur image vieillotte vis-à-vis des générations connectées. Du coup pour éviter d’être trop has-been, en attendant de trouver comment évoluer et continuer de dominer le marché, elles choisissent d’au moins de faire de l’image, de montrer aux gens qu’elles s’intéressent au sujet, et surtout aux générations qui la conspuent. Ces chaînes veulent la génération vingt/trente ans, car il s’agit de leur audience future.

La génération « gamer » ou connectée a pendant longtemps été mise sur le banc, considérée comme une sous-catégorie culturelle (cf Canal +), et quand la télévision nous accueille sur ses canaux nous sommes fiers. Enfin on nous reconnait, et enfin on nous laisse voix au chapitre. Les chaînes qui font cela gagnent de la sympathie de la part des joueurs. Attention derrière il ne faut pas qu’ils fassent n’importe quoi avec le sujet. Il faut que cela ressemble aux codes que l’on a sur le live stream.

cropped-e-gen2.jpg : Pensez- vous que l’eSport à travers le live streaming et les web TV, permette une nouvelle manière de relayer l’information ?

E.D :

Le cas de l’E3 couvert par la JV.TV avec un journal d’information sur les nouvelles sorties jeu vidéo, avec un plateau monstrueux et de très fortes audiences le prouve. Cela reste cependant pour l’instant un média de divertissement plus que d’information. Comme l’est la télévision finalement.

Il existe déjà des émissions de débats, des chroniques, et il y aura de plus en plus d’informations à l’avenir.

cropped-e-gen2.jpg : A une époque où la presse écrite se meurt et où la télévision perd des audiences, le jeu vidéo est-il le nouveau média de masse ?

E.D :

Aujourd’hui il y a une atomicité de la consommation d’information qui est très importante. Pour moi la question est plutôt : comment la presse traditionnelle survit et s’adapte pour communiquer aussi sur ces nouveaux médias de masse ?

 

 

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